
Un jour, faut bien commencer
Une dépêche AFP nous apprend que
« les tombes du compositeur et de l’écrivain autrichiens Gustav Mahler et Thomas Bernhard à Vienne ont été récemment endommagées par des inconnus » [1]
Toujours dans cette dépêche, une phrase magnifique, qu’on croirait sortie d’un roman de Thomas Bernhard « Une nouvelle lanterne sera fournie par la ville de Vienne pour la tombe de Mahler, a indiqué M. Erhard Rauch, responsable des cimetières de la ville de Vienne, qui entretient la sépulture du compositeur. »
Et évidemment pas un mot sur l’œuvre de Thomas Bernhard le spécialiste de la médiocrité, épinglant l’homme de sa plume franche et indisciplinée. Une œuvre très riche, un grand auteur. Et fort heureusement pas oublié. Pourtant ses commandements sont formels : l’auteur a imposé par voie testamentaire que ses pièces ne soient pas jouées dans son propre pays tant il méprisait les Autrichiens et leur petite moralité, et surtout leur nazisme atrabilaire [2]. L’histoire lui donne encore raison. La chute de cette brève est bonne aussi : « Pour les dégâts constatés sur la tombe de Thomas Bernhard, la famille devra se charger des réparations, a-t-il indiqué. » C’est de bonne guerre. Son pays lui rend bien son mépris [3]. Mahler était sûrement plus poli.
La différence de traitement est l’objet de ce blog. Nous en savons déjà un peu plus sur Thomas Bernhard. Mais que nous dit le Petit Robert 2 en plus ? Le compte rendu est assez honnête en apparence : Ecrivain autrichien (Herleen, Pays-Bas, 1931 - Gmunden. Haute-Autriche [4] 1989). Et puis pratiquement rien sur ses œuvres théâtrales. « Son style est fondé sur l’obsédant retour des phrases et des motifs et sur l’imprécation incantatoire » ok d’accord mais c’est incroyable, pas une seule référence à la moindre pièce. Ils dorment sous la table au Petit Robert 2 ou quoi. Ouh la la, la culture part en vrille à ce tarif-là, et j’ai une version 2001. L’autre personne sous les feux de l’actualité c’est Charles Pasqua. Le verdict du Petit Robert : 12 lignes pour Bernhard et... 10 lignes pour Charles Pasqua ! Ben oui ça dépend des priorités du bouquin : quand ils ne veulent pas rajouter trop de pages, ils préfèrent sans doute rogner du côté des Arts pour nous tartiner de la politique.
Charles Pasqua : ex-mère Thérésa du RPR
Mine de rien, j’apprends que Charles Pasqua présenté comme « un proche de J. Chirac, [...] s’en distingua toutefois à partir de 1988, notamment dans le domaine de la construction européenne » Oui enfin je me rappelle d’une interview de Pasqua, Balladurien tardif et sarkoziste précoce, dans Entrevue. Donc hors contexte, Jacques Chirac l’aurait traité de « Mère Thérésa du RPR » [5]. Ah on s’tapait des bonnes barres au RPR ! ! ! C’est différent aujourd’hui, Juppé à la barre, et tout le monde descend. Faut-il rajouter qu’il était temps ? Présomption d’innocence pour Pasqua. Mais avec un ex-ministre de l’Intérieur on touche au secret défense. Et c’est ce qu’il rappelle en interpellant Jacques Chirac au secours de son fidèle Jean-Charles Marchiani. C’était dans Le Parisien ce week end.
N’empêche que notre Mère Thérésa - qui ne s’est pas abonnée à l’UMP je crois - elle a chaud aux fesses en ce moment. Vous savez pas ? eh bien c’est comme dans la série 24 heures, le chrono est lancé (tic tac). Charles Pasqua n’a que quelques jours pour sauver sa peau des griffes du juge Philippe Courroye. Comme il n’a pas été réélu aux Européennes, il a perdu l’immunité, vous savez, le bouclier magique ! Et dans quelques semaines, les sénatoriales... que dis-je quelques semaines quelques jours : « candidat aux sénatoriales de dimanche, l’ex-ministre pourrait alors retrouver son immunité parlementaire » nous apprend 20 Minutes [6]. C’est quand même bien dégueulasse cette immunité, pendant qu’ils dirigent on ne peut pas les emmerder... mais attends elle va jusqu’où cette immunité ? Bon alors ce Pasqua, coupable de quoi ? De mauvaise foi c’est certain, mais au-delà : on conseillera la lecture du livre Omerta [7] pour en savoir plus.
Article précédent : Pivot, l’écolo des mots
Article suivant : Moi et la morosité. Au programme : Koh-Lanta et Ardisson
[1] une brève AFP du mercredi 15 sept.-04 - reprise sur yahoo actualités mais dans quelle catégorie ? Arts & Spectacles, People, Dieudonnade, ou Drame européen ? La réponse n’étant plus en ligne > c’est People !
[2] Un exemple de la fougue de Bernhard « Notre peuple est un peuple sans vision, sans inspiration, sans caractère. Intelligence, imagination : ce sont des mots qu’il ne comprend pas. Peuple de contrebandiers et de dilettantes, il se perpétue à chaque minute dans le crétinisme alpin dont il a l’exclusivité. » Méditation politique du matin, texte sur la politisation de la culture autrichienne écrit à la demande d’une revue, 1966
[3] Pour vous montrer l’ambiance qui régnait alors que Bernhard était encore en vie, voici les propos tenus en 1985 par le ministre de l’Éducation et de la Culture, Monsieur Herbert Moritz : « Thomas Bernhard est un écrivain important, qui écrit des choses magnifiques, en partie fascinantes. Mais son œuvre prend son origine dans un pessimisme toujours plus profond et autodestructeur. Pour s’en libérer, Bernhard projette apparemment ses problèmes personnels de plus en plus importants dans ses textes littéraires. Cependant, cette situation psychologique n’empêche pas l’écrivain de faire de l’invective son métier et d’en tirer un profit commercial. Son dernier livre est plein d’insultes lancées contre Beethoven, Bruckner et Mahler, il ridiculise Adalbert Stifter et Gustav Klimt, pour ne pas parler des violentes attaques contre le Gouvernement fédéral et même contre le Président de la République. Preuve de l’inconséquence de Bernhard : il avait certes "interdit" les mises en scène de ses pièces et la vente de ses livres en Autriche, mais quelques mois plus tard, il n’avait pas eu d’abjections ni contre la venue du théâtre de Bochum qui présentait une de ses pièces à l’Akademietheater de Vienne, ni contre la mise en scène du Faiseur de théâtre à Salzbourg, ni contre le versement des droits d’auteurs s’y rapportant. Il continuera à tout mettre en œuvre pour que les pièces de Bernhard puissent, sans trouble aucun, être présentées en Autriche et ses livres proposés à la vente. Les Autrichiens ont suffisamment de maturité et de patience pour se faire un jugement à propos de la regrettable évolution récente de Thomas Bernhard. L’Autriche a tant enduré, elle supportera aussi sans dommages cet écrivain déchaîné, mais malgré tout important au regard de l’ensemble de son œuvre." (Communiqué de presse du ministre de l’Education et de la Culture, du 20 septembre 1985)
[4] tiens tiens, Haute Autriche, j’avais presque oublié, c’est bizarre... Je ne sais rien de l’Autriche, qu’est-ce qui a bien pu me faire oublier cela. L’Europe ? Le Robert 2 m’instruit cette fois. J’avais oublié combien l’Autriche avait perdu de territoires avec la première guerre mondiale. Elle se composait en 1914 de la Tchécoslovaquie, la Hongrie, un bout de la Pologne et de la Roumanie, et la fameuse Bosnie Herzégovine. On comprend plus facilement que les Autrichiens se soient à ce point voué à Hitler, et qu’ils continuent le trip avec Jörg Haider. Toujours Bernhard : « [Le peuple autrichien] s’exalte sur le territoire miniature qui lui est resté (mélange de musée en plein-air pour globe-trotters vulgaires et d’hôpitaux psychiatriques) dans la plus terrible des crispations du mimétisme devenu pour lui une fin en soi. » Op. cit.
[5] Je ne sais plus de quand ça date, dix ans au moins. Quand Entrevue en était à ses premiers numéros et une certaine ambition. Bref du temps où Charles Pasqua tenait la côte, et Jacques Chirac était maire de Paris.
[6] 20 minutes lundi 20 sept.-04 p.6 - reprenant les infos du parisien de dimanche
[7] Ce bouquin je vous en parlerais plus tard. Si j’ai le temps...



