
Pour comprendre
Comprendre sans excuser. C’est beau comme formule. Excuser sans comprendre, c’est classe aussi. Ça fait intelligent quoi. Alors quand je croise un article Rebonds dans Libération, je fais bouillir mon cerveau.
« Pour comprendre, sans excuser, comment un écrivain comme Günter Grass a pu se battre adolescent dans la division SS Frundsberg, il faut se souvenir de Dantzig, la ville sur la Baltique où il est né, en 1927, et où il a grandi ». Par cette phrase commence un article des pages Rebonds de Libération, et censé éclairer le personnage de Günter Grass.
Dès les premiers mots, le débat est délimité. L’histoire d’une ville va nous permettre de comprendre le choix idéologique d’un de ses citoyens.Quelques éléments historiques enfument votre raison, et bêtement vous vous dîtes « ah j’ai pas perdu mon temps ». Erreur grave. Car c’est comme si vous aviez lu : « Pour comprendre, sans excuser, comment un docteur comme Marcel Petiot ait pu assassiner 27 personnes, il faut se souvenir d’Auxerre, la ville où il est né en 1897. »
Oui souvenons-nous de Dantzig, comme ça on comprendra mieux le fond de l’affaire... Naître dans telle ou telle ville fera de vous, soit un honnête homme, soit un assassin.
Cet excellent article de Libération [1] est signé Jean-Luc de Meulemeester, chargé de cours à l’Université libre de Bruxelles. Avouons que l’entrée en matière choisie par ce monsieur n’est pas des plus habiles. Passons l’histoire de Dantzig pour nous arrêtez sur le débat de fond :
« [Günter Grass] n’a été que le fidèle reflet de la société dans laquelle il vivait, totalement acquise à la cause nazie. Il est, de même, quasi certain, que Grass devait savoir quelque chose à propos de l’Holocauste. » La deuxième phrase est abyssale. C’est le genre de style qu’il ne faut pas prendre trop au sérieux, sinon vous bouillonnez. Ou plutôt tant son deuxième sens vous paraît puissant, plus vous avez le vertige. Nous tenons une expression vertigineuse. Le vocable le plus traître étant : quasi certain. Qui vous indique très exactement la fiabilité de l’information. C’est possible que Grass savait un truc sur l’holocauste... Ouais, c’est une blague ?
Et Günter Grass répond à cette question de la solution finale, dans la fameuse interview [2] qui a mis le feu au poudre : « Il a fallu les témoignages de Baldur von Schirach au procès de Nuremberg pour que je croie que les crimes avaient effectivement eu lieu. Les Allemands ne font pas de choses pareilles, ai-je pensé, considérant tout ça comme de la propagande, bête comme j’étais ».
« Il est (...) quasi certain, que Grass devait savoir quelque chose à propos de l’Holocauste. » devient « Assurément, Grass ne savait pas grand chose à propos de l’Holocauste ». Phrase qui peut ainsi, nous pouvons presque l’affirmer, disparaître tant elle est dénuée d’intérêt.
Comme l’introduction, la conclusion est magistrale : « Son destin très allemand illustre deux choses : les idéologies les plus perverses peuvent séduire même l’âme de celui qui a un potentiel pour le bien, la création [ c’est beau comme du Lova Moor, n’est-il pas ?] ; mais, heureusement aussi on peut guérir du mal, individuellement et collectivement. »
J’essaye de guérir de la connerie, individuellement. Alors, croyez-moi, on n’est pas aidé quand des "intellectuels" plombent l’ambiance collectivement.
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[1] le 21 août 2006, p.26
[2] Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 12 août 06, traduit dans Le Monde du 17 août 06, p. 11



