
Pivot, l’écolo des mots
Edmonde-Charles Roux a tranché. En nommant Bernard Pivot en nouveau juré du prix Goncourt, la doyenne ne s’y trompe pas. L’Académie Goncourt achève son enracinement médiatique. Le prix souffrait d’une image bien décriée : ce n’est plus un livre qu’on récompense mais une maison d’édition. Avec Pivot, Albin Michel a peut-être ses chances.
Mais je fais là preuve de mauvais esprit car Pivot a tout de l’honnête homme. Il a gravi des montagnes de connaissance, planté ses piquets dans la littérature, et prouvé que la télévision faisait vendre des livres. Car comme disent mes confrères de Technikart, le succès d’Apostrophes a montré qu’être un bon écrivain ne suffit plus, et qu’une bonne gouaille est indispensable. Est-ce que Flaubert, Proust ou Racine se soummettaient aux joutes verbales avec autant d’entrain pour vendre leur talent ? La chose n’est pas certaine, puisqu’à l’époque personne n’avait la télé. Aujourd’hui seules les charismes médiatiques remportent haut la main le trophée des meilleures ventes. Le milieu de l’édition l’a d’ailleurs bien compris. L’étiquette Vu chez Mireille Dumas vaut son pesant d’Euros.
Mais je n’accuserais pas Pivot de tomber dans le pipole. Il tentait toujours de cerner l’œuvre et l’originalité de son auteur. Dans l’arène médiatique, il réunissait penseurs et philosophes, écrivains et sociologues pour ressusciter le bon goût français. Toujours avec ce regard ébaubi de voir tous les mots finir en phrases.
D’ailleurs, armé de son stylo plume sur un cheval de papier, Bernard Pivot propose ses « 100 mots à sauver » [1]. La situation est grave : les beaux mots disparaissent (disent paresse ?) des dictionnaires et du langage courant, et les mots laids courent toujours... Bernard pivot se propose donc d’être un linguiste de proximité (ancien emploi-jeune). Mais comme le gouvernement Raffarin a fait sauter les emplois-jeunes, le pauvre Pivot est obligé de publier chez Albin Michel. La précarité, on vous dit.
Chantre de la langue et du style (chantre, à ne pas confondre avec chancre), notre animateur littéraire roule pour les mots :
« Ah ! menacés, s’ils avaient des ailes et une queue, comme on s’apitoierait sur leur sort ! »
Malheureusement Brigitte Bardot ne s’est jamais souciés des vocables en voie de disparition. Pivot incarnera donc l’écologiste du mot.
Il revient donc sur certains mots oubliés : argousin, barguigner, cagoterie, radeuse, péccamineux, melliflu (avant la tamiflu !), grimaud, fla-fla, tranche-montagne et turlutaine. Le parcours est agréable. Tous les journalistes, lors de la promo du bouquin, s’engageaient à en utiliser quelques uns... vaste programme, ou plutôt turlutaine. Car la turlutaine est un « refrain, une ritournelle de propos sans cesse tenus et répétés. En général, ce ne sont pas des propos très profonds ou très sincères. »
Parfois, Pivot fait dans le social. Avec bailler, à ne pas confondre avec bâiller comme signe d’endormissement ou bayer aux corneilles. Bailler est synonyme de donner. Et Pivot d’ajouter « Je donnerai bien davantage à un mendiant qui écrirait sur son bout de carton : « Baillez-moi SVP 1 ou 2 euros » » Le problème est qu’il serait bien le seul. En plus il ne prend jamais le métro...
Mis à part quelques apartés d’un bon sens douteux, Pivot fait du bon boulot. Il remet au goût du jour un vocabulaire oublié.
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[1] Albin Michel, 2004, 130 p, 12 €



