
L’horreur économique par Viviane Forrester
Viviane Forrester L’horreur économique - 1996 - Fayard
J’ai passé cinq années sur les bancs de l’Université Dauphine à Paris à étudier l’économie. Cet apprentissage m’a fourni plusieurs outils me permettant de juger les travaux économiques. C’est donc avec une certaine gourmandise que j’ai bouquiné L’horreur économique de Viviane Forrester. J’ai laissé tomber l’étude de la presse économique depuis plusieurs années, mais je n’ai aucune lacune pour pouvoir décrypter l’ouvrage de Madame Forrester.
Une première anomalie me saute aux yeux : Viviane Forrester est romancière, essayiste, critique littéraire au Monde et membre du jury Fémina. Rien d’économique dans cette énumération d’activités. Ou même un minimum de mathématiques. Sa compétence en la matière n’a de toute façon plus à être démontrée, puisque l’ouvrage a fait un véritable carton lors de sa parution en septembre 1996. Plus question alors de critiquer, le peuple lui a donné raison. En outre, suite à ce succès [1], certains « financiers internationaux » ont consultés Dame Forrester. Il faut bien avouer qu’à l’époque, tout le pré-carré des media glosait sur cet essai relatant les atrocités où nous menait notre économie : chômage incompressible, paupérisation des classes moyennes, virtualité des bulles spéculatives... Malheureusement, à le relire avec une dizaine d’années de recul, on peut chanter comme les Poppies « Non, non, rien n’a changé. Tout, tout a continué » Eh, eh...
La quatrième de couverture, synthèse de l’introduction du livre, nous fait rentrer dans l’horreur annoncée :
" Nous vivons au sein d’un leurre magistral, d’un monde disparu que des politiques artificielles prétendent perpétuer. Nos concepts du travail et par là du chômage, autour desquels la politique se joue (ou prétend se jouer) n’ont plus de substance : des millions de vies sont ravagées, des destins sont anéantis par cet anachronisme. L’imposture générale continue d’imposer les systèmes d’une société périmée afin que passe inaperçue une nouvelle forme de civilisation qui déjà pointe, où seul un très faible pourcentage de la population terrestre trouvera des fonctions. L’extinction du travail passe pour une simple éclipse alors que, pour la première fois dans l’Histoire, l’ensemble des êtres humains est de moins en moins nécessaire au petit nombre qui façonne l’économie et détient le pouvoir. Nous découvrons qu’au-delà de l’exploitation des hommes, il y avait pire, et que, devant le fait de n’être plus même exploitable, la foule des hommes tenus pour superflus peut trembler, et chaque homme dans cette foule. De l’exploitation à l’exclusion, de l’exclusion à l’élimination... ? "
Cela fait effectivement froid dans le dos puisque l’auteur laisse entrevoir une « solution finale » pour tous les déshérités qui ne rentrent pas dans les contraintes de l’économie de marché. Viviane Forrester va montrer tout au long de l’ouvrage en quoi le travail est devenu une valeur caduque.
Le vrai challenge de Viviane Forrester est d’avoir, sans aucune connaissance directe de l’économie, résumé le « mal-être » d’un nombre grandissant de personnes en France. Avoir donner un nom à leur indignation devant ce monde qui les ignore. Elle caresse beaucoup de franges de la population, puisque personne n’est responsable directement de ce glissement de terrain capitaliste. Ni les politiques, ni les bobos, ni les pauvres ces pauvres.
Si Viviane a beaucoup de compassion pour les pauvres et leurs difficultés à trouver un emploi ou rester compétitifs, elle n’a aucune solution à proposer. Ou alors ses solutions sont dignes des Télétubies ou de François Bayrou, tant leur naïveté est désarmante. Viviane Forrester a beau se poser beaucoup de questions. Elle dénonce un changement de paradigme. Paradigme signifie modèle. Les économistes adorent ce nom commun, fermé pour beaucoup de lecteurs. Cela donne un cachet de technicité à la science économique, qui n’est science que par l’intervention systématique des mathématiques dans son corpus. Dame Forrester n’emploie pas le mot paradigme, mais fait sans cesse référence au modèle économique actuel qu’elle juge caduc. Les scientifiques adorent les changements de paradigmes. Galilée, avec sa théorie sur la rotondité de la Terre et son héliocentrisme, en proposa un nouveau. Dernièrement, Albert Einstein et sa théorie de la Relativité en proposa un supplémentaire. Sa pensée ne pouvait s’exercer que dans ce nouveau modèle, mettant à mal tout le système euclidien. Mais au top de la dénonce, Viviane reste malgré tout ancrée dans le modèle désuet qu’elle dénonce.
Le constat fait peur même : le travail est devenu un mythe. Nous avons changé de type de civilisation sans nous en rendre compte. Les hommes politiques nous ont soigneusement caché cette évolution. Nous sommes donc en pleine phase d’occultation. Et Viviane, armée de son stylo, démasque les impostures des mots : « emploi » sinistre synonyme du travail, « utile » devenu synonyme de « rentable ». Le profit guide tout simplement nos existences. Il est devenu, naturellement, un présupposé. Et l’auteur secoue l’épouvantail du totalitarisme :
« Nul n’osera déclarer, en démocratie, que la vie n’est pas un droit, qu’une multitude de vivants est en nombre excédentaire. Mais, sous un régime totalitaire, ne l’oserait-on pas ? » [p 38]
. Elle va effectivement jusqu’au bout de la logique totalitaire qu’impose notre ordre économique : les individus non rentables sont inutiles à la société, et donc dignes de disparaître. Heureusement, par cet ouvrage, Viviane a pu prouvé qu’elle était bien rentable, et qu’une critique littéraire au journal Le Monde n’était pas si inutile que ça. Elle défendait finalement sa propre utilité avec ce livre. Mais pour combien de temps ? [2]
Car Viviane, du haut de sa tour d’ivoire de bobo éclairée, entend mugir dans les campagnes et les cités. De quoi lui faire couler le rimmel et craqueler son vernis à ongles. Nous sommes les spectateurs informés de l’horreur du monde, et « notre indifférence, notre passivité face à cette horreur distante, mais à celle aussi (moins nombreuse mais non moins douloureuse) qui nous est contiguë, augurent du pire danger » [pp 54-55]. Vas-y Viviane aider les pauvres, on te suit mais cours pas trop vite. Elle a la rage la Viviane. Partagée entre la lecture de Paris Match et du Monde Diplomatique, Viviane Forester guette les mots clés : marché de l’emploi, dégraissages, délocalisations, fuites de capitaux, employabilité. Elle analyse finement cette dérive sémantique, mais reste sur le carreau quand il s’agit de faire deux ou trois calculs ou de proposer des solutions.
Tout d’abord cette ébauche de solution aux problèmes économiques, pour éviter de laisser de côté une certaine frange de la population. Elle fait, dans le cas suivant, allusion au fait que des entreprises bénéficiaires licencient pour rester compétitives. Elle analyse ainsi la chose : « Le non-travail des non-salariés représente, en fait, une plus-value pour les entreprises, donc une contribution aux célèbres « créations de richesses », un bénéfice en quelque sorte pour ceux qui ne les emploient pas ou, surtout, qui ne les emploient plus. Ne serait-il pas juste que leur revienne une part du profit généré par leur absence, une part des intérêts acquis à ne pas les employer ? » [p. 127] Un raisonnement par l’absurde, qui n’a donc pas lieu d’être dans l’économie. Et puis demander aux entreprises de cotiser pour la population inactive, il fallait y penser (comme si ce n’était pas déjà le cas avec les retenues sociales...). Mais là encore, Viviane biaise le problème. Elle propose une solution - ridicule certes - qui s’inscrit dans la vieille logique : le travail existe encore ! Or Viviane nous montre qu’il faut inventer autre chose, pour éviter de front la puissance du libéralisme. Là elle rapièce l’ancien modèle, pour le rendre plus présentable, moins injuste, moins inique. Elle demande aux entreprises de faire la charité ! Viviane tu bois trop, ou bien t’es-tu mise à fumer la moquette comme tes congénères ?
Et puis Viviane est tout de même une sacrée blagueuse. Elle aime bien piocher dans la presse, comme ça l’arrange. On sent effectivement dans tout son essai une vrai méthode de chercheuse. Ainsi pp 125-126 :
« Ainsi pouvait-on lire ces jours-ci : « Convaincre les entreprises de participer à l’ « effort national pour l’emploi » est une chose, mais décourager les plans de restructuration en est une autre. Pourtant largement bénéficiaires en 1995, des fleurons de l’industrie, comme Renault, GEC-Alsthom, Total ou Danone ont planifié de sérieuses réductions de personnel pour 1996... Sans compter les plans sociaux qui sommeillent. »
Dans quelle presse syndicale ou de gauche trouve-t-on ces propos subversifs ? Eh bien... dans Paris-Match ! Comme si l’hebdomadaire pipole était le seul à rendre compte d’une réalité économique. Que Viviane n’aie que Paris Match sous la main chez son dentiste du 8e arrondissement, on n’en est pas surpris. Par contre, que son principal employeur [Le Monde] ne lui ai pas procuré une seule revue de presse sur les licenciements dans les grandes entreprises françaises bénéficiaires, on peut délibérément en douter. Enfin sa manucure ne doit pas être abonnée à Libération ou Le Parisien, ces journaux populo qui tachent trop le bout des doigts. Par contre, pour relancer l’économie, rien de tels que des travailleurs manuels dont la tache ne peut être effectuée par un robot. Comme par exemple éventer Viviane, ou lui tourner les pages d’un brûlot gauchiste pendant qu’un second grouillot lui masse ses chevilles gonflées d’avoir trop penser.
Oui Viviane a raison dans son constat « Nous avons traversé une révolution sans nous en rendre compte » Mais laissons la continuer puisqu’elle est bien partie : « Une révolution radicale, muette, sans théorie déclarée, sans idéologies avouées » STOP. Je veux bien qu’en lisant uniquement le Monde des Livres ou l’Echo de Neuilly, Viviane ne soit pas top informée. Mais Milton Friedmann elle connaît pas. Alors que sa bibliographie regorge d’intellectuels et de penseurs mondains, rien, absolument rien sur ce prix Nobel d’économie et père du libéralisme actuel ... Elle ne sait donc pas - en 1996 - que les idéologies libérales datent de près de vingt ans. Que Thatcher et Reagan s’en sont largement inspirés. C’est bien la que le bas de Viviane blesse. Forrester survole la forêt économique telle une naïve, sans imaginer un seul instant que ce système qu’elle dénonce brillamment a été élaboré depuis un bout de temps.
Voyant que le système arrivait à son équilibre, il leur vint une idée... Supprimer les barrières à l’entrée. Tout ce qui empêchait à la monnaie de s’échanger librement. Il fallait permettre au système de s’expanser malgré tout. C’est la suite logique. Or ça tous les politiques sont aujourd’hui liés à la politique européenne en matière monétaire. Quel est le choix de politiques maintenant : orienter quelques axes, mais surtout définir les dépenses Elle n’a pas tort sur un seul point : l’ascension muette de ces idées néo-libérales. Plus personne ne s’étonne de pouvoir s’offrir à bas prix des téléphones portables, des i-pods, des télé toutes plates, des liquettes sans qu’il n’y ait un loup tapi dans l’ombre ? Voilà qui devrait surprendre cette noble dame qui nous assure utiliser sa cervelle autrement que pour mitonner un veau maringo. Elle pleure sur les conséquences des délocalisations. Si elle n’est pas bonne en logique, il semble qu’elle calcule ses bons sentiments. Ils sont toujours dans une bonne casserole, prêts à être dégustés.
Finalement Viviane Forrester est une littéraire, et elle a bien compris l’expression « grand tirage ». Elle nous dresse un portrait tout à fait juste des pièges de notre économie actuelle. Mais comme tous les autres ouvrages déclinologues, il ne s’agit que d’un pavé dans la mare. D’ailleurs, Madame Forrester n’a pas vraiment les clés pour proposer une solution « équitable ». On se retrouve encore une fois au point de départ : on est vraiment dans la merde, et c’est encore une nantie qui s’en met plein les poches...
Article précédent : Pierre Dac, père des raccourcis-clavier
Article suivant : J’enfilerai au moins mon smok’
[1] 170 000 exemplaires venus en quatre mois et de nombreuses traductions
[2] Viviane Forrester a depuis remis le couvert en écrivant depuis au moins deux essais « libres »
Forum de discussion
-
L’horreur économique par Viviane Forrester14 décembre 2008 à 20:53, par maximilienComme c’est avilissant une pensée aussi servile que la vôtre, à part quelques insultes mysogines , je ne vois aucune preuve qui puisse justifier votre mépris et votre diatribe. Il semble que cinq ans d’études soit encore insuffisant. Allez encore un petit effort et peut-être pourrez vous comprendre qu’un citoyen peut, par clairvoyance, annoncer ce qui se produit réellement sous les yeux aveugles d’un peuple asservi.
-
L’horreur économique par Viviane Forrester22 décembre 2008 à 22:31, par El RonchonEnseignez-moi, Maximilien, plutôt que de m’insulter !
-
L’horreur économique par Viviane Forrester25 août 2009 à 07:24, par sylvain
Bonsoir, De mon coté j’ai bien aimé cette critique, très bien charpentée
Je suis arrivé ici en cherchant quelques extraits (gratuits) du texte de V Forrester et voila que je tombe sur toi qui a déjà lu, et analysé le bouquin entier
je dois avouer que n’ayant pas lu son texte je suis mal placé pour le défendre ou le critiquer , cela dit si je me sert de ta critique comme un miroir (un rétroviseur qui me montre un peu le texte de Viviane) et ayant lu d’autres textes du site :syti.net , je dois avouer que ma sensation est que tu es sans doute dans le vrai pour une bonne partie en tout cas
Cependant tu reproches à l’auteur de ne pas apporter de solution ce qui prouve à tes yeux que tout son texte est bancal
Mais : y a t il une (des) solution(s) ? Et y en a t il besoin ?..
C’est un fait : il y a bien un grand bouleversement qui est à l’oeuvre, je ne pense pas que ce soit orchestré par de sois disantes forces obscures, tout au plus certains riches cherchent ils une solution au problèmes qu’ils vont avoir eux aussi
Bref Et si c’était seulement une conséquence logique ?, Je pense que nous sommes peut être en train d’atteindre un palier
L’histoire de l’homme est chaotique depuis deux millions d’années, il fut même un temps où à l’occasion d’une extinction massive nous ne fumes que 5000 individus sur la planète ! les seuls capables de s’en sortir, qui engendrèrent notre race définitive , certains hominidés n’ont pas survécu (c’est Darwin qui serait content lol) Sommes nous à l’aube d’une nouvelle extinction ? Si oui combien d’individu survivrons t ils ? 100000 ? Un million ? Seulement 5000 ? Et si cette nouvelle sélection se faisait sur l’intelligence et l’entraide ?
Le monde va traverser une grande période noire, la nature va continuer son déclin et ce n’est pas l’effort des européens qui va y changer quoi que ce soit avec nos petites éoliennes, les chinois et les indiens suivies par les africains arrivent avec leurs centrales au charbon et leur envie légitime d’obtenir coûte que coûte (eux aussi) un "confort à l’américaine" Pour moi , la population va diminuer et d’ici 50/100 ans le bouleversement sera très certainement radical
je pense que la planète sera bien différente et qu’un nouvel équilibre viendra un jour , un peu comme dans "Fondation" D’Isaac Asimov
L’émiettement du pouvoir des empires romain et ottoman est bel et bien arrivé, il a été le fondement de bien des pays dont la France, avec de nouvelles religions et de nouvelles façons de gouverner
Je sais que ce message va me faire prendre pour un illuminé, Sachez que je suis artisan, et en ce moment un manuel comme moi n’a pas de problème immédiat pour garantir un niveau de vie correct à sa famille, je pourrais tout a fait être très fier de moi comme tous ceux qui s’en sortent encore.. Mais je regarde des tas de reportages sur l’état de la planète, j’écoute 2000 ans d’histoire, me m’intéresse à la paléontologie et des tas d’autres choses, et je suis très pessimiste sur l’avenir pour mon petit garçon (5ans), que lui enseigner ? Je n’ai pas envie de me comporter comme une sorte de parent à la sahra connors lol
Mais d’un autre coté je n’ai pas envie de lui dire que ça ira mieux demain Qu’il ne s’inquiète pas car nous sommes dans un monde civilisé et sur (alors qu’il vaut déjà mieux ne plus se promener seul la nuit comme à l’époque des loups….. ou des dents de sabres)
-
L’horreur économique par Viviane Forrester25 août 2009 à 23:03, par El Ronchon
Cher Sylvain,
Effectivement, il ne sert pas à grand chose de ronchonner dans ce monde de brutes qui nous étouffe à petit feu. Bien que des solutions existent, la cupidité d’une minorité empêchera une résolution juste des problèmes engendrés par la financiarisation de nos existences. On peut certes espérer qu’un Hari Sheldon nous évite des millénaires de chaos. Mais je ne crois pas à la psycho-histoire !
-
-
-
-
L’horreur économique par Viviane Forrester5 décembre 2007 à 01:41, par continutaconnerieL’ouvrage de Viviane Forrester était un bienfait pour pouvoir envisager une étape de rupture avec cette pensée unique outrecuidante des gourous comme Reagan ou Tina (There Is No Alternative) Thatcher. Quant au vieux Friedman dont tu semble être un adepte, il appelle à la délinquance "Les mexicains qui passent la frontière des USA, même illégalement, n’ont pas de problème pour trouver du travail puisqu’ils ne revendiquent aucun salaire minimum !" (documentaire : quelques choses de notre histoire de Jean Druon) Ce débris sait évidemment de quoi il parle parce que jamais rien (à part son intelligence) n’a été minimum dans sa vie, il est comme les dirigeants du Medef : payé à rien foutre et à ton détriment, évidemment, de cynique non rentable. Bon courage à l’usine du néo-libéralisme (dans les boites de sondages de Parisot, payé des nèfles et avec les pires condition de travail), travaille bien pour ces gens-là, mon pote.



