
L’esprit pédale dur.
J’écoutais dernièrement Alain Finkielkraut s’exprimer à la radio. Il est en pleine promotion pour son ouvrage : La querelle de l’école.
Qualifié, à juste titre, de philosophe des médias, Finkielkraut est régulièrement traité de néo-réac par mes confrères d’Acrimed, du Monde diplomatique, voire de Rue89. Mais, je l’aime bien Finkie. Certes, il ne se fait pas beaucoup d’amis dans la blogosphère quand il souhaite supprimer l’accès à internet dans les écoles. Mais je trouve qu’il continue de faire son boulot de philosophe. Ainsi, lorsqu’il se trouve interrogé sur France Inter [1], à la question "selon vous, l’école doit être conservatrice...", encore une fois [2], Finkie renvoie à Hannah Arendt, rappelant que les enfants sont des nouveaux venus dans un monde ancien, que l’école doit leur enseigner ce monde ancien. Et, encore une fois, l’exposé de Finkie fut moins brillant que l’original :
« (...) C’est là le propre de la condition humaine que le monde soit créé par des mortels afin de leur servir de demeure pour un temps limité. Parce que le monde est fait par des mortels, il s’use ; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux. Pour préserver le monde de la mortalité de ses créateurs et de ses habitants, il faut constamment le remettre en place. Le problème est que tout simplement d’éduquer de façon telle qu’une remise en place demeure effectivement possible, même si elle ne peut jamais être définitivement assurée. Notre espoir réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle ; mais c’est précisément parce que nous ne pouvons placer notre espoir qu’en lui que nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu’il sera. C’est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l’éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l’introduire comme un ferment dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaires que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine. »
Hannah Arendt [3]
Mais, au moins, Finkie a le privilège d’avoir lu Hannah Arendt, contrairement à l’animateur de l’émission qui n’a lu ni Hannah Arendt, ni le livre de Finkielkraut.
Mais venons-en à la politique. Je voudrais remercier Christine Lagarde de sa saillie drolatique de la semaine dernière. Son idée brillante est de conseiller le vélo aux Français qui se plaignent de la hausse du prix du pétrole. Dans un entretien au Parisien, elle a appelé à « utiliser les bicyclettes » :
« Il faut de temps en temps oublier son véhicule au profit de ses deux jambes et de ses deux roues. Sur des petits trajets, quand on n’est pas très chargé, pourquoi ne pas laisser la voiture au garage ? Dans les grandes agglomérations ou dans les petites villes de province, utilisons les bicyclettes. C’est parfois presque aussi rapide et plus économique. Les transports en commun sont considérés en France comme de grande qualité. Je suis prête à donner l’exemple. » Christine Lagarde [4]
Mais il ne faut pas qu’elle soit prête à donner l’exemple ; il faut qu’elle le donne. Au diable le brushing et le sourire ultra-bright ! Cours-y vite dans le métro. Et, s’il y a des grèves, la marche à pied, c’est bon pour tes fesses !
Avec Christine Lagarde, le Marie-Antoinettisme est de retour ! Le pétrole a remplacé le pain. Et le vélo, c’est de la brioche !

Tout de même, on s’imagine mal jouer à Mad Max, dès demain matin. Car, il n’y a qu’à Paris qu’on s’émerveille à redécouvrir le côté ludico-pratique de la bicyclette. Profitons du trait d’esprit de notre ministre de l’Economie, pour signaler le scoop relevé par le Courrier international [5]. On pouvait découvrir que l’esprit visionnaire de Jacques Attali ne s’appliquât pas au concept du Vélib’. L’importun créateur d’un concept révolutionnaire s’est vu raccompagné sur le péron sur ces mots : « Nous souhaitons changer, lui avait dit Attali, mais nous ne sommes pas fous... ce que vous proposez va contre l’industrie de l’automobile et du pétrole. »
En lisant ça, je fus heureux de n’avoir pas craqué pour le dernier essai de ce Jules Vernes du pauvre d’esprit, où il présentait sa vision du futur.
Encore un qui devrait penser à louer des neurones, ou bien à muscler ceux qui lui restent.
Car, dans Le Monde, la rubrique Futurs nous apprend que les scientifiques bossent sur la cartographie de nos neurones.

- TRIPOTE-TOI LE CERVEAU AVEC LES DOIGTS.
Eh non, notre cerveau n’est pas une "boite noire". On pourra bientôt dialoguer avec son cerveau. Mazette ! Même ceux qui ont des trous dans la tête ? ! Parfaitement : « Demain, le "brainbuilding" des neurones sera peut-être à la portée de tous » indique l’en-tête de l’article [6]. Tout le secret est dans le "peut-être". Car, pour comprendre cet article, il faut supprimer les métaphores médiatiques et les suppositions journalistiques faites pour détendre (rêver ?) le cerveau du traideur [7] éperdument dépendant à la lecture du Quotidien Vespéral des Marchés [8]. En réalité, la recherche sur le cerveau ne concerne, pour l’instant, que des épileptiques. Avant leur intervention chirurgicale, les patients se voient planter une quinzaines d’aiguilles à tricoter [9] dans le cortex. Ensuite, les cobbayes sont placés devant un écran, une "Brain TV" (je n’invente rien, c’est ainsi présenté dans l’article), munis d’une télécommande dans la main droite (et des chips dans la mains gauche ?). Ensuite, ils sont libres de zapper et de tester leurs différentes connections neuronales. Heureusement que je ne suis pas épileptique. Car, finir la tête comme une poupée vaudou à zapper sur son cerveau, il y a de quoi devenir franchement zinzin.
« Sous réserve d’une meilleure présentation que les austères courbes actuelles, le "casque EEG [10]" pourra ainsi servir à développer un véritable dialogue avec son propre cerveau. »
Ah, ils sont forts ces journalistes qui brodent ! On voit bien qu’ils n’ont inventé ni la philosophie, ni la psychanalyse. L’homme n’a pas attendu le casque EEG pour dialoguer avec son cerveau ! Il faudrait prévenir ce journaliste du Monde. Qu’il relise "La vie de l’esprit" d’Hannah Arendt, histoire de calmer ses ardeurs. Car, s’il nous assure qu’ « il deviendra possible, par entraînement (sic), de développer ses facultés d’attention et de concentration », le clou de l’invention est de piloter son ordinateur par la pensée.
« Plus de joystick, ni de souris : une simple pensée suffira pour déclencher le déplacement d’un curseur à l’écran, la conduite d’un bolide ou le tir avec une arme. Certains équipements pour handicapés pourront, de même, être dirigés par la pensée. » Vous avez remarqué la délicatesse du journaliste, son juste ordonnancement des priorités. Je vous la refait : d’abord, on pourra s’éclater à jouer sans manette sur ordi, ensuite on pense aux handicapés, qui ne lisent pas le Monde, puisqu’ils ont besoin de quelqu’un pour leur tourner les pages du journal, voire d’un casque pour comprendre l’article. Ensuite, le journaliste met la barre encore plus haut dans la science fiction : il imagine que l’on remplacera tous les examens par des tests d’aptitudes neuronales. Mais, eh couillon, les examens sont fait pour contrôler la correcte acquisition de connaissances, pas pour vérifier que nos connections sont en ADSL par rapport au cancre en bas débit !
La conclusion doit être un hommage à Aldous Uxley ou Ray Bradburry, on ne sait plus : « On frémit également en songeant à l’usage que pourraient en faire certaines sectes, qui décideraient d’utiliser la Brain TV pour édicter des règles cérébrales du bonheur, incitant ensuite leurs adeptes à mettre leur cerveau en accord avec cet état idéal... Un bonheur insoutenable, assurément. »
El Ronchon frémit également en songeant que Michel Alberganti est toujours journaliste. Il ferait mieux de se reconvertir dans la SF. Et dire qu’un jour, avec un casque EEG sur la tête, il n’aura même plus besoin de tenir un stylo ! Un bonheur insoutenable, assurément.
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[1] samedi 10 novembre 2007, La Zapping de France Inter. Sur le site de l’émission, il conclue cet entretien par une citation de Rilke : "Oubliez rien qu’un jour d’être moderne, et vous mesurerez tout ce que vous avez en vous d’éternité". La classe !
[2] J’ai déjà souligné, dans un précédent article, la modestie de Finkielkraut et la bêtise des journalistes.
[3] La crise de la culture, Chapitre la crise de l’éducation, Folio essais, 1989, p. 247 - l’édition Gallimard, pour la traduction, date de 1972.
[4] "Utilisons les bicyclettes", Le Parisien, Dimanche 4/11/2007, p.8
[5] L’article n’est plus en ligne. Vous pouvez vous référer au résumé de Marianne.
[6] "Entraîner son cerveau à volonté ?", Michel Alberganti, `Le Monde, 11-12/11/2007, p. 18. On trouvera le compte rendu scientifique en anglais sur PLoS ONE
[7] trader : appelés « golden boys » depuis les années 80, les traders sont des négociateurs de valeurs engagés par une banque ou une société de bourse.
[8] L’expression est de PLPL, pour désigner le quotidien Le Monde, à la botte des penseurs néo-libéraux de la finance
[9] Bon, j’exagère : il s’agit de "tiges de 0,8 mm de diamètre, comportant chacune de 5 à 8 contacts, qui traversent la boite crânienne."
[10] EEG = électroencéphalogramme



