
GRASS souillé
Le Prix Nobel de littérature Günter Grass, 78 ans, a révélé le 12 août, dans un entretien accordé au Frankfurter Allgemeine Zeitung, son enrôlement dans une unité de la Waffen SS en 1944-1945, alors qu’il était âgé de 17 ans. En réalité, Grass n’a pas fait le « choix » de la Waffen SS ; afin de sortir de l’étau familial, il s’est porté volontaire à 15 ans pour devenir sous-marinier, et à la suite de cette demande, les Waffen SS l’ont enrôlé.
« Je croyais avoir fait assez par mes écrits. J’avais fait mon apprentissage et j’en avait tiré les conséquences. Mais il restait cette souillure. Il m’était toujours apparu clairement que ce résidu devrait trouver sa place le jour où je me déciderais à écrire quelque chose d’autobiographique. »
Conséquences : Ses mémoires, Beim Häuten der Zwiebel (En épluchant les oignons)(sic)(Heil !)(pardon)(je ne recommencerais pas), se vendent comme des petits fours. Les 130 000 premiers exemplaires sont liquidés. Die Welt accuse l’auteur d’avoir stratégiquement médiatisé ses aveux, juste avant la commercialisation de cette autobiographie. Que ces teutons sont honteux !
Des positions en rang d’oignons
La polémique fait rage, et « la révélation (...) provoque en Allemagne et en Europe une onde de choc qui fait vaciller l’écrivain du haut de sa stature intellectuelle et morale » [1]. Ah bon ? ! Alors que chez nous, quand on a découvert que Mitterrand avait été décoré de la francisque par Pétain, on en a pas fait tout un plat. Ça fait parti de notre folklore !
Seulement là, ça rigole pas en Allemagne. Pendant des années, ils ont achetés les livres de Günter. Pendant des années, il leur a fait des leçons de morale sauce social-démocrate-pacifiste. Et personne ne s’était douté de la chose. Aujourd’hui, beaucoup sont outrés. Lech Walesa demande à Günter de rendre (sic)(Heil !)(c’est le dernier) son titre de citoyen d’honneur de la ville de Gdansk - Dantzig, la ville où il est né. Et le Spiegel lui reproche d’avoir « réhabilité les Waffen-SS ». Hooou c’est pas bien !
En face de cette position, les félicitations. Plusieurs auteurs saluent son courage. Un des plus solides soutiens vient de Hans Mommsen, historien allemand et spécialiste du nazisme [2] Il rappelle que Himler avait le projet de fusionner l’armée et la Waffen SS - expliquant ainsi pourquoi l’adhésion volontaire de Günter Grass à l’Armée se transforma en mobilisation ordonnée par la Waffen SS. De la même manière, Grass ne pouvait pas avoir pleinement conscience du caractère criminel de la SS et du régime nazi, n’ayant à aucun moment été « témoin des crimes de la Waffen SS contre le populations civiles, les prisonniers de guerre et les étrangers condamnés au travail forcé. »
Avant l’heure, c’est pas l’heure
Après l’heure, c’est plus l’heure, Günter !
Beaucoup critiquent la longueur du silence de Günter : soixante-et-un an... Durée à laquelle il faut soustraire dix années minimum, le temps d’écrire son premier livre et de se faire connaître. Certains lui reprochent de ne pas l’avoir dit lors de son premier succès, le Tambour. D’aucuns souhaitaient qu’il se dénonce (y’a plus d’corbeau ma bonne dame) lors de la rencontre entre le chancelier Kohl et le président Reagan, en mai 1985, au cimetière militaire de Bitburg. Bref, du chipotage.
Grass a, dès le premier jour de la défaite allemande, milité pour la révélation et la réparation des crimes nazis. Il devint ainsi une voix de la conscience morale de la nation. C’est bien ce parcours-là qu’il faut saluer. Grass ne fut pas un ancien nazi, juste un gamin qui voulait servir son pays.
Oui... mais si les petites gens ne peuvent plus dégoiser sur une conscience morale qui a des remords, où va-t-on ?
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[1] « L’autorité morale de Günter Grass ébranlée » Antoine Jacob, Le Monde, 16 août 06, p. 6
[2] pour une fois un bon article dans les pages Rebonds de Libération du 21 août 06, p.27. C’est normal, il s’agit de la traduction d’un article paru le 16 août 06 dans le quotidien Frankfurter Rundschau



