
Fouille-merde professionnel
Lorsque l’affaire Clearstream prit une ampleur nationale, suite à l’attaque contre le Ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, j’étais vraiment content pour Denis Robert, le journaliste à l’origine de l’enquête. Ses écrits n’avaient pas eu assez d’échos.
Seulement, voilà ! Quand on est un "fouille-merde", on en paye les pots cassés. Denis Robert est dans la panade : il est mis en examen pour recel d’abus de confiance et risque trois ans d’emprisonnement et 375 000 euros d’amende (selon Reporters sans frontières). Ses amis organisent un soutien moral et financier. Certains journalistes ne font pas un métier facile.
Il y a dix ans, Denis Robert signait Pendant les "Affaires", les affaires continuent [1]. Déjà, il pointait les puissants, les politiques, la “justice”. Je vous cite la quatrième de couverture de ce brûlot [2] :

« C’est un livre sur l’argent. Celui qui achète les médias. Celui qui sort des caisses des entreprises ou des poches des contribuables pour s’évader vers des comptes inconnus via des paradis fiscaux. En privé, ils disent que c’est le capitalisme ; ou "l’huile de l’économie" [3]. En public, ils nient, la main sur le coeur. Ce livre dit comment se trafique l’influence. »
L’enquête visait plus spécialement Gérard Longuet (beau-frère de Vincent Bolloré) et le financement du PR (Parti Républicain, dissous depuis). Déjà, il s’intéressait aux sociétés-écrans, aux blanchiments d’argent, à la délinquance en col blanc [4]. Toutes ces grosses entourloupes entre amis donnent vraiment la nausée. Seuls les noms de code de ses informateurs - Oreille Pointue, Genou Creux, Nez Fin, Zed la Frime, Gorge Profonde, Barbe Fleurie, Plein aux As - mettent un peu d’humour dans cet univers déprimant.
Le journaliste en profite pour faire la morale à ses collègues. Ni Patrick Poivre d’Arvor, ni Jean-Pierre Pernaut n’ont leur carte de presse. "Motif : leurs gains en « ménages », productions, droits d’auteur divers, dépassent trop largement leur salaire de journaliste." Or un journaliste ne peut percevoir plus de la moitié de ses gains à l’extérieur de sa profession. Pauv’ PPD’.
Robert dénonce aussi le "off". Lorsqu’il suggère à l’un de ses collègues d’écrire un article sur ce qu’il vient de lui raconter, le journaliste lui répond : « T’es fou. Je bosse tous les jours avec ces mecs. Si j’écris ce genre de choses, je serai grillé pour mes infos. » Pour ça, Denis Robert est bien brûlé, cramé même.
Alors prions pour qu’il continue son boulot. Pas de prison pour les braves !
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[1] Pendant les "Affaires", les affaires continuent, Denis Robert, Stock, 1996
[2] Denis Robert avertit le lecteur : ce livre, qui devait être publié par Plon, a changé de crêmerie suite aux hésitations d’Olivier Orban et à la démission de Laurent Beccaria. "En somme, j’ai bien failli être moi aussi victime de ce que je cherchais à dénoncer" Avertissement de l’auteur, p.9
[3] Là, Denis Robert (ou l’éditeur ?) fait un raccourci-clavier. Le capitalisme ne peut-être l’huile de l’économie. Puisque c’est le mécanisme même de notre économie. Le livre nous donne la réponse. « Les Japonais (...) disent que l’argent de la corruption est "l’huile de l’économie" » p.91
[4] "White collar crime" l’expression serait de l’écrivain américain Sutherland (p. 20)



