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Médias - lundi 12 juillet 2004

Du Monde en général au journal en particulier

Globalisation, libéralisme et info continue, telle est l’ambiance du Monde, ou plutôt du marché. Les médias nous poussent à nous y faire, malgré tout. Et bien malin celui qui trouvera son bonheur ailleurs. Tout est prévu, chacun sa case, de la ménagère au patron libéral, tout est calculé. Plus besoin de penser finalement...

Et pourtant, l’information joue toujours un rôle essentiel. Pourquoi ? Pour quoi ? Puisque nous n’avons objectivement pas de grandes questions à nous poser : rien n’a été inventé depuis le capitalisme et la démocratie est un modèle déposé par les Grecs il y a... 2 500 ans. Et pourtant les rotatives n’ont jamais autant tourné, on parle de tout et de n’importe quoi, et souvent à tort et à travers. Même le Loft fait l’objet de thèses.

C’est que l’homme est un être à penser. Penser on aime ça, débusquer la vérité, comprendre ce qui nous arrive. Les médias jouent donc avec notre perpétuelle envie d’en savoir plus, malgré la complexité du monde. Le problème est évidemment de faire le tri devant la profusion d’informations bombardées : scandales, scoops, témoignages, dépêches, chroniques, tribunes libres, rebonds, ragots, etc... Suivre l’actualité de ce monde devient un véritable sport.

Le « citoyen éclairé des temps modernes » se doit d’être un athlète. Mais pour tenir la distance, il faut des vitamines. Et il en fallait une forte cargaison pour suivre l’affaire du quotidien Le Monde. Entre manipulations et contre-vérités, pas facile de s’y retrouver

Si vous avez raté le début...

26 février 2003 : parution de la Face cachée du Monde de Pierre Péan et Philippe Cohen chez Fayard (Mille et Une Nuits). Avril 2003 : le Monde assigne les auteurs et leur éditeur en diffamation. Au total, une dizaine d’assignations sont déposées. Le procès est prévu pour septembre 2004. Avril 2004 : une médiation judiciaire entre les deux parties est engagée. 7 juin 2004 : les deux parties signent un protocole d’accord.

Le Monde accuse !

En 2003, le groupe le Monde [1] accuse une perte de 25 millions d’euros, contre 19 millions en 2002 . Mais surtout il a dû affronter les accusations de deux journalistes Pierre Péan et Philippe Cohen lors de la parution de La Face cachée du Monde .

Après le scotch, voici « Le Monde double face » Bon. Eh bien je me suis tapé le livre, et il était assez effrayant de se rendre compte du réel pouvoir du Monde et de ses dirigeants (Jean-Marie Colombani, Edwy Plenel, et Alain Minc) alors qu’un journal est sensé n’être qu’un contre pouvoir. Le Monde est un vrai pouvoir. Comme tout organe de presse, il fait et défait les personnalités, et organise complètement notre digestion de l’information. Mais le plus choquant est que le journal le Monde peut, par exemple, orienter une élection politique beaucoup plus subtilement qu’à l’accoutumé. Avec la méthode « Le Monde lave plus blanc », le passé maoïste de Jospin fut étalé sur la place publique.

La face cachée du Monde demeure une enquête fouillée, forcément imparfaite et subjective. On s’extasie en France des brûlots étrangers : de Soljenitsine à Michael Moore. Mais quand ça nous concerne directement (la Françafrique, le pouvoir des Médias, la nomenklatura française...), c’est beaucoup moins drôle et on n’aime pas en parler. Mais là, je suis très énervé. Ce livre montrait qu’on ne pouvait lutter contre le journal Le Monde. Eh bien, l’acceptation d’un compromis évitant toute effusion judiciaire prouve encore une fois qu’on ne peut lutter contre ce journal. Certes, les autres journaux et émissions n’ont pas boycotter le livre, mais ...presque. Puisque deux semaines après, on n’en entendait plus parler. La marche du temps et des événements ont eu raison du scandale. Puis vint le temps de la conciliation sibylline, voilà ce qui empêche toute délimitation de la vérité.

Pour la justice les mots choisis furent ceux-ci :

" les auteurs prétendent : que le Monde ferait écouter les conversations de ses salariés ; que, dans le domaine de l’édition, il pratiquerait "trafic d’influence" et "corruption rampante" ; qu’il aurait organisé et protégé la fuite des assassins du préfet Erignac, et notamment d’Yvan Colonna ; qu’il afficherait régulièrement dans ses colonnes sa "haine de la France" ; qu’en adressant une facture d’un million de francs aux NMPP, il aurait commis un "larcin" qui aurait pu être poursuivi pour abus de biens sociaux ou détournement de fonds publics ; qu’à raison du rôle qu’il aurait eu dans le journal 20 Minutes, son directeur pourrait être poursuivi pour trafic d’influence ; qu’il présenterait des "comptes à la Enron" ; qu’il dresserait un véritable rideau de fumée autour de la diffusion du journal ; et qu’il pillerait les autres journaux regroupés sous sa bannière. "

Le quotidien réclame un million d’euros de dommages-intérêts aux auteurs du livre et à l’éditeur, Fayard, et son P-DG Claude Durand, dans cette assignation en diffamation déposée jeudi 3 avril devant le Tribunal de grande instance de Paris [1].. C’est beaucoup pour laver l’honneur. un euro symbolique aurait sans doute suffit. Oui mais voilà, le journal a déjà du mal à joindre les deux bouts. On notera aussi l’argument des auteurs : Dans Libération, Pierre Péan et Philippe Cohen soulignent que cette assignation " attendue " ne vise que " seize passages, représentant moins de quatre pages de l’ouvrage qui en compte 631 " . Et puis plus rien...jusqu’au coup de théâtre. Alors que le procès devait avoir lieu en septembre 2004, le 7 juin 2004 : les deux parties signent un protocole d’accord !

Alors, que faut-il en retenir ? C’était une bonne affaire de fric pour les auteurs ? un soufflé médiatique ? Mais que penser des sourires crispés de la Dream Team chez Guillaume Durand et Josiane Savigneau (une traîtresse selon le livre de Pean et Cohen)... La Vérité est-elle si difficile à trouver ?

« Quand on veut on peut » me disait mon ami tétraplégique en faisant semblant de se lever. Il semble que les attaques judiciaires touchaient les points les plus fragiles du livre : la francophobie supposée de dirigeants ou des ragots mitterrandiens. Rien à redire, mais ce nuage de fumée, ce coup d’esbrouffe fut largement suffisant pour faire plier à la fois les auteurs et l’éditeur. Les sujets les plus étoffés de l’enquête n’ont toujours pas été réfutés : Le Monde se vend à perte, gonfle ses chiffres de ventes, et profite de sa renommée pour refourguer des infos frauduleuses.

A posteriori

Après cette affaire, d’autres livres sont sortis, dénonçant aussi une direction assoiffée de pouvoir centralisé. Les auteurs de La face cachée du Monde s’expliquèrent, lors d’une conférence organisée par Acrimed, sur le protocole d’accord. Ils souhaitaient en finir au plus vite avec cette affaire. Le livre avait très bien marché. Ils avaient réussi à faire leur boulot de journalistes. Leurs révélations étaient maintenant reprises à tous les échelons du journal. Ils estimaient qu’ils ne reniaient en aucun cas leur travail en ayant accepté le protocole, évitant ainsi un déballage procédurier long et couteux. CQFD

Dernière modification le 9 mai 2006
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Notes :

[1] « Le groupe le Monde comprend le quotidien lui-même et ses suppléments mais aussi de nombreuses filiales, parmi lesquelles le Monde diplomatique, Courrier international, les Cahiers du Cinéma, le groupe des Journaux du Midi (Midi libre, l’Indépendant, Centre Presse), ainsi que les Publications de la Vie catholique (Télérama, la Vie, et les nombreux magazines pour les jeunes du groupe Fleurus), qui ont été absorbées progressivement en 2003. » Libération, 05/06/04.

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